Entrevue
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Que voulez-vous apprendre en évaluant?

Entretien avec Angela Neufeld

Nous cherchions quelqu’un qui est reconnu pour sa créativité en évaluation des apprentissages. Une artiste de l’évaluation. Quelqu’un qui sait donner une couleur particulière qui pourrait inspirer nos lecteurs. On nous a suggéré de rencontrer Angela Neufeld. La voici!

Angela enseigne le français langue seconde (FLS) à la Division de l’éducation permanente de l’Université de Saint-Boniface dans plusieurs programmes d’enseignement du français (français oral, français pour enseignant, Explore, et français pour les immigrants).  

Angela, qu’est-ce qu’un bon enseignant selon toi?

Un bon enseignant est un partenaire. Il ne dirige pas la classe en tant qu’expert parce qu’il sait qu’il n’est pas plus haut que ses élèves. La chose la plus importante pour devenir un bon partenaire d’apprentissage pour mes élèves est de les connaître, de comprendre qui ils sont et de bien cibler leurs besoins. Pour ce faire, au premier cours, je leur demande de répondre à un sondage (ou compléter une analyse des besoins) pour qu’ils puissent exprimer ce qu’ils aiment, ce qu’ils veulent apprendre, etc. Ces secrets éclairent le choix de mes thèmes, de mes cours, de mes stratégies pédagogiques pour soutenir l’apprentissage en classe.

Un bon enseignant prend le temps de rencontrer ses élèves, de créer un vrai lien avec eux. Il leur donne la parole le plus souvent possible. Il encourage et valorise la prise de risque en classe. Il invite chacun à contribuer au bon déroulement du cours.

Qu’est-ce qu’un bon enseignant de FLS?

En FLS, c’est très facile de tomber dans le piège de l’enseignement de la grammaire et du vocabulaire. Pour moi, la langue c’est plus que ça. C’est une communauté. Le français est pluriel : le français est composé de plusieurs cultures et de plusieurs façons de vivre. Par sa passion pour la langue et les cultures francophones, un bon enseignant de FLS stimule l’envie d’apprendre en classe. Il utilise la langue pas juste dans la classe. Il l’utilise dans la communauté. Je sais que dans un contexte minoritaire, c’est un peu plus difficile, mais il faut être créatif.

SolStock / E+ via Getty Images

Une expression que j’aime utiliser en classe est : la langue est un cadeau et non pas un fardeau. Enseigner le français c’est d’abord réfléchir à ce que représente la langue pour nous. Ce n’est pas seulement une liste de verbes à conjuguer ou de vocabulaire à mémoriser… pas du tout! La langue est une richesse qui nous permet de penser différemment que dans la langue première, de découvrir de nouvelles cultures et de tisser des liens avec de nouvelles personnes.

Notre responsabilité comme enseignant, c’est de trouver des stratégies pour sortir les élèves de la salle de classe et de les mettre en contexte réel d’apprentissage. Il est possible de parler français dans une épicerie, dans un restaurant, au bureau de poste, au musée. Ce genre d’activité leur démontre également les référents culturels (des chansons, des contes, des photos) qui proviennent de la francophonie mondiale, pour qu’ils puissent commencer à se percevoir comme faisant partie de cette communauté. Je fais jouer de la musique française à la fin de chaque cours et je suis toujours étonnée de constater à quel point les élèves adorent ça et s’en souviennent! Ils commencent même parfois à me suggérer des chansons qu’ils ont découvertes!

Qu’est-ce qu’un bon élève?

Un bon élève prend des risques, se pousse, fait des efforts. On ne va pas apprendre le français en deux semaines! Je remarque que les élèves ont parfois peur de prendre la parole, peur de faire des erreurs, peur d’être jugés. Je les invite à célébrer leurs petites victoires quotidiennes. Si l’enseignante ou l’enseignant souligne les victoires, cela motivera les élèves à donner le meilleur d’eux. Également, inviter les élèves à célébrer les victoires des autres… et enseigner de façon explicite comment le faire, en pratiquant le vocabulaire nécessaire comme « Bon travail! ». Ce genre d’enseignement explicite est un bon pas pour permettre à chacun de donner le meilleur de lui et de se sentir à l’aise pour prendre des risques.

Qu’est-ce qui est important pour toi en classe?

Pour moi, une valeur importante est de créer un contexte d’apprentissage confortable. Offrir un climat de classe sécuritaire, c’est donner la chance à tout monde de s’exprimer en français. L’erreur est utile pour avancer. Pour offrir un climat sécuritaire, je forme des petits groupes de discussion, de travail. Parler en grand groupe c’est intimidant. C’est mieux de parler de façon informelle en petits groupes quand l’enseignante ou l’enseignant n’est pas là, l’élève se sent plus apte à s’exprimer.

Un autre atout, c’est de pratiquer l’humour. J’adore faire des blagues en classe. Je ris beaucoup avec mes élèves.

Quelles sont tes approches gagnantes en matière d’évaluation?

Pourquoi on évalue est aussi important que ce qu’on évalue. Ce n’est pas juste les méthodes d’évaluation qui comptent, mais qu’est-ce qu’on veut apprendre en évaluant. Si l’élève comprend pourquoi on lui demande de faire cette évaluation, s’il comprend le sens, l’évaluation aura un impact sur son apprentissage de la langue.

Si nous proposons une évaluation qui reflète la vie réelle, qui place l’élève devant un défi où il devra accomplir quelque chose, l’évaluation sera utile. Si l’élève doit juste conjuguer des verbes, écrire du vocabulaire dont il ne se servira pas en parlant, cela sert à quoi? Il faut tenir compte de l’utilité de nos évaluations. Pourquoi l’élève devrait apprendre cela dans la vraie vie avant de penser à faire un examen ou une évaluation.

Quels genres d’évaluations aimes-tu offrir à tes élèves en classe?

J’aime proposer une variété de formes d’évaluation qui offrent des contextes d’apprentissage authentiques. J’essaie de trouver des contextes d’évaluation qui reflètent la vie réelle.

Ce que j’aime faire aussi, c’est la planification de l’évaluation à rebours. Dans ce contexte, l’évaluation devient l’extension de ce que nous avons pratiqué en classe. Avant même de commencer le cours, je visualise où je veux que les élèves soient rendus à la fin de la période et même à la fin de l’année. Ensuite, à partir de là, je recule et je trouve ce dont ils ont besoin pour y arriver.

J’essaie de leur offrir le plus d’outils possible pour les rendre indépendants. Je modélise, nous pratiquons ensemble en classe et ensuite ils doivent écrire quelque chose qui ressemble à ce que nous avons pratiqué.

Tout cela ne se fait pas seulement lorsqu’ils sont seuls avec leur crayon et leur feuille de papier, mais tout au long du processus d’apprentissage. À chacune des étapes. Le résultat devient donc un apprentissage global, donc formatif (même s’il est sommatif tout de même).

Je propose par exemple de : 

– remplir des cartes postales pour un membre de leur famille qui parlent d’un voyage qu’ils ont déjà fait (une opportunité pour pratiquer le passé composé!). Ensuite, aller ensemble les poster au bureau de poste de la communauté francophone. 

créer et présenter des simulations d’une visite au restaurant pour pratiquer l’expression orale. Demander aux autres dans la classe de noter ce que leurs pairs ont commandé (pour pratiquer la compréhension orale); apporter également des accessoires dont ils peuvent se servir pour faire la simulation. 

proposer de remplir une vraie carte d’adhésion à la bibliothèque (pour pratiquer la compréhension écrite et l’expression écrite) et ensuite, de l’apporter à la bibliothèque même; quand vous êtes là, organiser une chasse au trésor pour que les élèves puissent découvrir comment fonctionne une bibliothèque en contexte francophone (on en a une ici à Saint-Boniface, au Manitoba).

rédiger une vraie liste d’épicerie : trouver ce dont ils ont besoin pour préparer une recette. Nous pouvons enseigner les partitifs ou les déterminants grâce à cet exercice. Ensuite, demander d’identifier les étapes de la recette, de faire les démonstrations en salle de classe, en faisant semblant d’avoir une émission culinaire de la classe.

Quels conseils aimerais-tu donner aux enseignantes ou aux enseignants?

Il y a tellement de choses à penser lorsqu’on évalue. C’est lourd, c’est vrai. Mon conseil serait de lier le plus possible l’évaluation à une action de la vie réelle. De donner la chance à l’élève de partager son expérience, de donner des exemples personnels qui démontrent sa compréhension du phénomène, de la théorie ou de la matière à évaluer. Depuis le début d’une séquence d’apprentissage jusqu’à l’évaluation finale, bien accompagner pas à pas les élèves en leur expliquant les buts de chacun des exercices. Donner le goût d’apprendre, faire place à l’échange et le tour est joué!

Quelques autres conseils : 

  1.   Se poser des questions avant d’évaluer : pourquoi j’évalue cela? Je veux mesurer quoi au juste? Et comment je peux y arriver? Est-ce que le crayon est l’unique façon d’atteindre mon objectif?
  2. Proposer une évaluation inclusive qui donne la chance à tous de s’exprimer au meilleur de leurs compétences, avec des questions ouvertes. 
  3. Offrir plusieurs opportunités de démontrer où ils en sont dans leurs apprentissages, au lieu d’une seule évaluation à la fin d’une unité. 
  4. Enseigner comment utiliser la question pour produire une structure de réponse. Par exemple : Quelle est ta nourriture préférée? Ma nourriture préférée est… Comme cela, le verbe et la structure sont déjà fournis aux élèves et ils peuvent se concentrer seulement sur la dernière partie de la réponse. 
  5. Demander de produire un minimum de deux exemples (à l’oral ou à l’écrit). Cela permet d’offrir la chance aux élèves qui ont plus de facilité de s’exprimer davantage. Pour les autres, ils peuvent simplement en rédiger deux. 
  6.   Donner des tâches ouvertes : écrire une histoire drôle, un conte, une lettre, raconter un souvenir, mais donner des consignes précises. Par exemple, au lieu de dire «une introduction», vous pouvez préciser : une introduction qui commence par « Il était une fois » et qui contient une phrase qui situe le lecteur. 
  7. Offrir à l’avance les critères d’évaluation qui seront : très clairs, précis et réalistes. Ces derniers devraient également refléter vos consignes du conseil numéro 6.   
  8. Baliser la progression tout au long du cycle d’apprentissage parce que l’évaluation n’est pas juste pendant l’examen. 
  9. Pratiquer en classe avant l’évaluation : donner des exemples de la tâche complétée, qui peuvent les inspirer. Souvent, les élèves ne savent pas par quoi commencer, donc s’ils ont un exemple précis, ils auront moins tendance à écrire le texte d’abord en anglais ou à utiliser des traducteurs en ligne. 
  10. Donner des rétroactions fréquentes : Aider l’élève à saisir sur quoi il doit travailler pour relever un défi. Donner une rétroaction fréquente à l’oral, à l’écrit, un courriel, un message sur un travail, etc.
  11. Développer l’autonomie : les rendre le plus autonomes possible. Il faut qu’ils développent des stratégies, qu’ils fassent leurs propres observations et qu’ils pratiquent. Commencer d’abord par modeler le tout. 
  12. Les placer en contexte réel pour les évaluer en action : organiser une discussion en sous-groupes sur un point à évaluer. Écouter les conversations, noter les forces et les défis, constater si les élèves maîtrisent ou non ce point. 
  13. Partager le travail de rétroaction avec tous les élèves : offrir la chance à tous de produire de la rétroaction aux élèves. Cela démontre s’ils ont compris les explications. 

En conclusion…

Merci Angela. Nous retenons que l’évaluation n’est pas une photo figée, mais une vidéo qui se déroule pendant plusieurs étapes et plusieurs scènes d’apprentissage! Il ne nous reste maintenant qu’à créer nos propres tableaux pour devenir des artisans de l’évaluation!

Angela Neufeld | aneufeld2@ustboniface.ca

Enseignante de français et d’anglais, Angela Neufeld est née dans une famille anglophone au Manitoba. Dès l’âge adulte, elle est tombée amoureuse du français si bien qu’elle s’identifie maintenant avec fierté comme Franco-manitobaine. Elle croit fortement que l’apprentissage d’une langue est un cadeau dans la vie et elle adore partager cette passion avec la population apprenante, qui compte des individus nouvellement installés au Canada ainsi que d’autres membres du personnel enseignant, à la Division de l’éducation permanente. Détentrice d’un baccalauréat en Éducation de l’Université de Saint-Boniface et d’une désignation d’enseignante championne de l’Évaluation linguistique basée sur le portfolio, Angela cherche toujours à offrir un enseignement dynamique, ancré dans la vie réelle et adapté aux besoins de la clientèle.

 

 

Entrevue menée par Caroline Moffet | Spécialiste en contenus éducatifs, TFO-IDÉLLO
cmoffet@tfo.org

Depuis plus de vingt ans, Caroline Moffet travaille dans le monde de l’éducation comme enseignante en contexte minoritaire, conseillère pédagogique, conceptrice pédagogique et spécialiste en contenus éducatifs. Elle a enseigné le français langue seconde (FLS) au Manitoba et auprès d’étudiants des Premiers Peuples. Elle a également développé du matériel pédagogique en FLS pour l’Université de Saint-Boniface et selon l’approche traditionnelle autochtone pour le Centre des Premières Nations Nikanite. Caroline a fait ses études de maîtrise en Éducation, est titulaire d’un baccalauréat en Études françaises et d’un certificat en pédagogie. Elle milite pour une pédagogie réflexive qui forme des individus créatifs et indépendants, des citoyens éveillés, engagés et heureux.

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