Entrevue
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Célébrer et accueillir la neurodiversité

Rencontre avec Pierre Beaudin, EAO, M. Éd.

Nous avons rencontré Pierre Beaudin. Il a été enseignant, consultant en surdicécité, formateur, coach linguistique, directeur d’école, rédacteur pédagogique, conférencier, etc. Pierre offre un cours de qualification additionnelle, reconnu par l’Ordre des enseignantes et des enseignants de l’Ontario, portant sur l’enseignement aux élèves sur le spectre de l’autisme (SA).

Pierre, tout d’abord, pourrais-tu nous expliquer ce qu’est la neurodiversité?

C’est un terme qui a été créé par des personnes neuroatypiques et sur le SA pour parler des autres personnes qui ne sont pas autistes, mais «neurotypiques». Le terme neurodiversité inclut toute une diversité au niveau du fonctionnement du cerveau, par exemple les personnes qui ont un TDAH, les personnes qui ont une dyspraxie, une dyslexie, une dysphasie, etc. 

Chacun peut inventer sa propre définition de ce qu’est la neurodiversité, mais ce qui est important, c’est qu’on ne voit pas l’autisme comme une maladie, comme un handicap, mais qu’on le voit comme une autre expression de la nature et de la diversité humaine.

Bref, quelque chose qui n’est pas à guérir, mais à comprendre, à connaître, à célébrer et à inclure. Chaque personne sur le SA a besoin de se sentir incluse.

FotografiaBasica / E+ via Getty Images

Pierre, tu donnes des cours aux enseignantes et aux enseignants de l’Ontario. Pourrais-tu nous parler du contenu de ton cours? 

Le but de la formation est de leur donner des outils pour les amener à comprendre l’autisme, le SA et trouver des stratégies pour accueillir et inclure les élèves sur le SA. L'inclusion est un cheval de bataille très important. 

L’objectif est de réfléchir à nos pratiques pour soutenir le cheminement de l’élève sur le SA afin qu’il puisse apprendre en classe. Nous travaillons la différenciation pédagogique. Comment adapter, modifier et créer des attentes personnalisées pour chacun des enfants sur le SA. Avec ces élèves, il est essentiel d’avoir des attentes différentes et adaptées à chacun. 

Quels mythes pourrait-on déboulonner concernant le SA?

Un premier mythe : l’enfant sur le SA n’a pas le goût de se faire des amis.

Non, il a le goût d’avoir des amis, de jouer avec les autres et d’être comme les autres. Mais souvent, il n’a pas les outils. Il ne sait pas comment et il se fait parfois rejeter. 

Pour l’enfant qui a déjà de la difficulté quant à ses habiletés sociales, le fait d’être rejeté ne lui rend pas du tout service. Si la situation perdure, de nombreux apprentissages sociaux naturels durant l’enfance et durant l’adolescence ne pourront pas avoir lieu. C’est d’autant plus problématique que l’enfant autiste n’a pas de facilité à percevoir le monde social qui l’entoure et ne peut donc pas apprendre par osmose.

Un deuxième mythe : il n’y a pas de causes définitives pour l’autisme. 

Il semble avoir une composante génétique et environnementale. Mais on ne sait pas exactement ce qui se passe et on ne sait pas pourquoi ça se passe. On est encore dans des zones grises. Mais on a démontré que l’éducation, c’est le meilleur traitement. Ça peut commencer dès que l’enfant est tout petit, parce qu’aujourd’hui, on peut dépister l’autisme très jeune, même à 1 an. On a des signes assez clairs, même à ce moment-là. Plus on commence l’intervention tôt, plus on peut voir des résultats vraiment impressionnants. 

Un troisième mythe : on peut guérir l’autisme

Seule la pseudoscience détient le remède capable de guérir l’autisme! Plusieurs traitements sont proposés qui ne sont pas scientifiquement validés. On ne peut pas guérir d’un trouble de développement. Ce n’est pas une maladie. C’est un message important. Tu es différent. Tu n’es pas malade. Ton cerveau est différent. Alors, pourquoi guérir d’une différence? Ce que tu veux, c’est apprendre. Tu veux te développer, tu veux fonctionner, en société, fonctionner avec les autres. Tu veux être heureux, avoir une carrière, avoir une vie. Tu as besoin d’éducation pour ça. Tu as besoin d’apprendre un curriculum social. Le seul traitement qui est scientifiquement validé, c’est important que les parents le sachent, c’est l’approche éducative.  Il n’y a rien d’autre en ce moment. Il faut donc aller chercher les sources d’information qui sont fiables. Les livres et les programmes pour guérir l’autisme, c’est de la pure pseudoscience, il n’y a rien de validé là-dedans.

Qu’est-ce qu’est l’approche éducative? 

C’est assez large. Ce sont des approches qui sont validées scientifiquement. Par exemple, l’ACA (l’analyse comportementale appliquée). Il y a tout un corpus de connaissances sur l’apprentissage des enfants sur le SA au niveau de l’approche comportementale, mais aussi au niveau de l’apprentissage social. Il y a aussi l’approche SACCADE, l’ICI, le modèle de Denver, etc.

Peux-tu nous expliquer ce qu’est un enseignement social? 

Nos élèves sur le SA peuvent être très compétents dans un métier ou dans une profession. Par exemple, un élève qui termine une technique en informatique. Il arrive en milieu de travail, s’il n’a pas d’habiletés sociales, il ne réussira pas. Il ne gardera pas son emploi. Voilà pourquoi il faut faire de l’enseignement social très tôt chez l’enfant, même avant de commencer l’école.

Selon Tony Atwood, un psychologue clinicien en Australie, le curriculum social est aussi important que le curriculum scolaire. Il doit faire partie du cheminement scolaire de l’enfant sur le spectre.

Pourquoi faire de l’enseignement social en classe? 

La raison pour laquelle il faut faire cela, c’est que l’enfant sur le spectre, contrairement aux autres enfants, n’apprend pas par osmose, il n’apprend pas par imitation, par l’exemple ou en regardant les autres interagir. Il ne décode pas les indices sociaux, les indices non verbaux. Donc, il est parmi les autres enfants, mais il n’est pas en interaction sociale avec eux. Il a, en quelque sorte, une « surdicécité sociale », un peu comme s’il était sourd et aveugle socialement. Son cerveau ne perçoit pas bien les interactions sociales, ou ne sait même pas qu’elles ont lieu. Parfois, il les perçoit, mais ne les décode pas, ni ne les comprend. Donc, il n’arrive pas à apprendre de lui-même des situations.

Qu’est-ce qu’une enseignante ou un enseignant peut faire pour soutenir l’apprentissage des interactions sociales? 

Il faut faire de l’enseignement explicite de ce qu’est la socialisation. À titre d’exemple, qu’est-ce qu’un ami? Qu’est-ce que l’amitié? Qu’est-ce que c’est jouer avec quelqu’un? Comment invite-t-on quelqu’un à jouer avec nous? Comment joue-t-on avec quelqu’un? Comment entretient-on une relation avec un ami? Tous ces enseignements se font dès l’enfance, avec les tout-petits et les situations d’apprentissage devront évoluer au fur et à mesure que l’enfant grandit. 

Chaque enfant a des besoins différents quant à l’apprentissage social. Par exemple, prendre la parole en groupe, attendre son tour, parler au bon moment. Les choses que les neurotypiques apprennent simplement en parlant avec les autres, en jouant avec les autres. 

Un aspect très important serait d’élaborer des attentes différentes qui correspondent au curriculum social. Tout cela devrait se retrouver dans le plan d’enseignement individualisé de chaque élève sur le spectre de l’autisme.

Quelle est la différence entre l'intégration et l’inclusion?

Malheureusement, les gens ne comprennent pas bien la différence entre les deux. J’ai déjà vu des gens dire qu’un élève était intégré parce qu’il était physiquement présent dans la classe. Cela n’est pas de l’intégration. 

L’intégration, c’est lorsque tu amènes un élève qui a des besoins particuliers dans une classe et que tu adaptes l’environnement immédiat de l’enfant et que tu aides l’enfant à s’adapter à l’environnement pour fonctionner dans l’environnement.

L’inclusion c’est l’environnement qui se change pour inclure l’enfant qui est différent.

Cela veut dire que tout le monde participe à ce projet d’inclusion dans la classe, incluant les autres élèves. Ce qui est beau là-dedans, c’est que tout le monde peut changer. Ce n’est pas juste à l’enfant différent de se changer. Par exemple, un enfant qui a un handicap visuel, on va lui donner une télévisionneuse, du braille, des outils optiques pour pallier son manque de vision. Un enfant qui a une surdité, on va lui offrir les services d’une ou d’un interprète en langue des signes, sous-titrage, etc. On va faire de l’adaptation de l’environnement pour l’enfant, alors on va dire qu’il est intégré. Mais il n’est pas inclus. Par exemple, qu’est-ce que ça veut dire être intégré lorsque tu as une surdité? Ça ne veut pas dire être assis dans la classe et regarder une interprète! Ça veut dire pleinement collaborer, participer, être inclus, pouvoir socialiser avec les autres enfants, pas juste avec l’enseignante ou l’enseignant qui donne un cours en avant. L’inclusion c’est bien au-delà de donner accès à la leçon.

Qu’est-ce que l’inclusion d’un enfant sur le SA en classe? 

Tout d’abord, tout le monde dans la classe devrait être conscient que l’enfant est différent et que ce n’est pas quelque chose à cacher, à nier, à éviter. Ce n’est pas juste à l’enfant de s'adapter à la classe. C’est à la classe aussi de s'adapter aux besoins particuliers de l’enfant. 

L’école devrait être le lieu d’apprentissage par excellence pour l’enfant sur le SA. Si cela ne l’est pas, il faut changer quelque chose. Il y a aussi des organismes communautaires qui peuvent venir appuyer, par exemple Autisme Ontario, la Société franco-ontarienne de l’autisme. Il y a de très bons sites web et de très bons livres. Il faut chercher et se documenter. Il faut peut-être aussi suivre des formations sur le sujet, et ce, pas seulement pour les enseignants et les enseignantes, mais pour tout le personnel de l’école.

Suggestions de Pierre pour  une approche inclusive en classe :

    • Transformer la classe en classe inclusive, en laboratoire vivant;
    • Faire de l’enseignement social non seulement auprès de l’élève autiste, mais également à l’ensemble de la classe; 
    • Développer et adapter un curriculum social personnalisé pour l’élève sur le spectre: comment inviter un ami à jouer avec lui, développer un scénario social, répéter plusieurs fois, faire la conversation dans différents contextes, offrir le scénario social en bande dessinée, etc. 
    • Offrir différents contextes d’enseignement et d’apprentissage social dans des contextes variés, pour qu’il puisse s’exercer quant à ses habiletés sociales et apprendre à généraliser ses apprentissages à divers contextes sociaux;
    • Donner des consignes visuelles en plus des consignes auditives;
    • Travailler de façon explicite et en détail avec l’élève;
    • Répéter le plus souvent possible;
    • Aller chercher l’appui des partenaires. Travailler avec les groupes communautaires, les parents et l’école pour soutenir l’enfant et lui permettre de comprendre plusieurs  contextes d’apprentissage différents.

Penses-tu Pierre que cet enfant puisse enseigner des choses aux autres et à son enseignante ou son enseignant? 

C’est une richesse un enfant neuroatypique. J’aime beaucoup l’image du Petit Prince. Tu sais, le Petit Prince, il vient d’une autre planète. Il voit les choses de façon très simple, très naïve. Il ne voit pas les choses de la même façon que l’aviateur, et c’est tant mieux! Par le fait même, il perçoit les choses autrement et voit ce que nous ne voyons pas. 

Pour moi, les enfants qui sont sur le spectre sont un peu comme le Petit Prince. C’est comme s’ils arrivaient d’une autre planète et qu’ils atterrissaient sur la nôtre sans bien comprendre ce qui se passe. Ils voient la vie à travers leurs yeux à eux. Par le fait même, ils perçoivent les choses autrement et voient ce que nous ne voyons pas. Nous aussi, nous sommes sourds-aveugles à certains égards! Ils peuvent donc nous ouvrir un peu les yeux...

C’est pourquoi nous avons tout avantage à les comprendre, à les accueillir, à leur offrir notre encouragement, à les nourrir, comme le Petit Prince prend soin de sa fleur. Notre devoir est de les apprivoiser, comme le Petit Prince apprivoise le renard. L’objectif est de leur donner la chance d’être heureux sur cette nouvelle planète-là. Mais ils ont besoin d’un coup de main pour apprendre à socialiser.

Mais qu’est-ce qu’il faut faire à ce moment-là lorsque l’enfant éclate? 

Je passe facilement une heure dans mon cours à expliquer quoi faire en cas de crise. C’est un point névralgique. Ma réponse : il faut intervenir le moins possible avec l’enfant. Surtout, il ne faut pas le punir, le rabrouer, lui dire d’arrêter, de lui faire des menaces que s’il n’arrête pas il va arriver telle ou telle chose. Tout cela ne va rien, rien faire de bon.  Plutôt, il faut toujours travailler en amont, faire de la prévention. Lorsque la crise a lieu, il est trop tard pour intervenir. Pensons plutôt au travail à faire en amont de la prochaine situation sujette à provoquer une crise! 

J’ajouterais sur ce point que c’est un défi pas seulement pour l’enseignante ou l’enseignant, mais pour toute l’école. Parce que si l’enseignante ou l’enseignant dans la classe sait comment réagir et applique la bonne stratégie pour soutenir son élève sur le SA durant une crise et que ses collègues voient ça et qu’ils disent : «Elle n’intervient pas! Elle ne fait rien? Elle ne dit rien à l’enfant qui continue sa crise?». Et à ce moment, un ou une collègue, pensant bien faire, intervient durant la crise parce qu’elle a besoin d’aide avec l’enfant, parce que cela dérange dans le corridor… Il vient alors de gâcher le travail de l’enseignante qui essaie de bien faire les choses. C’est pour cela qu’il est essentiel que toute l’école soit consciente de ces aspects et sache comment réagir devant une crise et que toute l’école participe pour ne pas déranger les personnes qui travaillent auprès de l’élève sur le spectre.

Suggestions de Pierre :

    • Donner une formation à l’ensemble du personnel : pas juste les enseignantes et les enseignants, mais les éducatrices et les éducateurs, les adjointes et les adjoints administratifs, les concierges, tous les membres de la direction, etc. 
    • Informer tout le personnel de l’école que lorsqu’un enfant sur le spectre fait une crise, on n’intervient pas. On laisse la personne responsable faire son travail et intervenir. Elle sait de quelle façon intervenir. Il faut donc intervenir le moins possible avec l’enfant. 
    • Suivre un cours de qualification additionnelle en enseignement aux élèves sur le SA.

Pierre, merci d’avoir partagé ton expérience avec nous!

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Pierre Beaudin | EAO, M. Éd.

Pierre Beaudin travaille dans le monde de l’éducation depuis plus de 30 ans. Pendant sa carrière, il a été enseignant, conseiller pédagogique, consultant en surdicécité, consultant en éducation, coach linguistique, directeur d’école, rédacteur pédagogique de formation en ligne, auteur, professeur d’université, conférencier et ancien coordonnateur des stages au programme de formation à l’enseignement de l’Université d’Ottawa.

Pierre offre un cours de qualification additionnelle, reconnu par l’Ordre des enseignantes et des enseignants de l’Ontario, portant sur l’enseignement aux élèves sur le SA. Il détient une maîtrise en counseling et est membre de l’Ordre des enseignantes et des enseignants de l’Ontario et de l’Association canadienne de counseling et de psychothérapie. Il a aussi suivi un cours de formateur de la méthode ESPÈRE de Jacques Salomé, portant sur la communication relationnelle.

 

Entrevue menée par :

Caroline Moffet | spécialiste en contenus éducatifs, TFO-IDÉLLO
cmoffet@tfo.org

Depuis plus de vingt ans, je travaille dans le monde de l’éducation comme enseignante, conseillère pédagogique et conceptrice de matériel pédagogique. À l’instar de Rosa (2018), je milite pour l’École comme zone de résonance. Selon moi, pour résonner juste, la pédagogie doit être bienveillante, sécurisante et motivante. Je considère donc que l’École a le devoir de former des individus créatifs et indépendants, des citoyens éveillés, engagés et heureux. Notre rôle en pédagogie est d’inspirer quelque chose qui donne la chance de se comprendre, de comprendre l’Autre et le monde, ensemble.

 

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